Mutation des instruments d’influence
Avec les techniques qui se sont cristallisées au XXème siècle, permettant l’enregistrement et la rediffusion de la parole, puis les images animées, et enfin leur association, la substance même de la relation politique qui reposait jusque-là sur l’écrit et la parole directe s’est trouvé bouleversée. Les structures institutionnelles du pouvoir n’ont pu maîtriser ces nouvelles techniques qu’à la longue. Il en est résulté que les rapports politiques dans les sociétés prétendant se référer à la “démocratie” sont devenues méconnaissables.
L’ampleur des bouleversements est difficile à rendre aujourd’hui, tant leur présence généralisée semble un fait accompli irréversible, si prégnant qu’il semble avoir toujours existé. La radio-diffusion, développée à partir des années 1920 (et si magistralement utilisée par les régimes totalitaires) puis le déploiement de la télévision à partir des années 1940 (et dont quelques nazis rescapés après 1945 ont explicitement envié l’immense pouvoir manipulateur) ont impliqué une adaptation fondamentale des forces politiques dominantes, qui maintiennent leur prévalence parce qu’elles sont plus vives dans ce genre d’adaptation. Ceux qui ne peuvent rivaliser sont cantonnés aux méthodes “artisanales”. Tous les efforts de rénovation ou de contestation politique demeurent le plus souvent figés au stade de méthodes datant du dix-neuvième siècle où l’on passe surtout par l’écrit et des “rencontres” soumises à l’expression orale directe. Même si ce stade paraît indispensable à l’élaboration d’un contenu vivant et vérifiable, l’incapacité à aller au-delà trahit régulièrement une insuffisance décisive en regard de l’immense rayon d’action et de la vitesse de réaction des appareils journalistiques, écrits, radios et télévisés. La logique groupusculaire a plus d’un siècle et demi de retard sur le fonctionnement des appareils de pouvoir les plus efficaces. Mais il ne s’agit pas d’une simple question technique qui pourrait être inversée par l’appropriation de certains supports. Les quelques tentatives d’imitation par des “radios libres” ou des “télévisions indépendantes” ont montré leur insuffisance et leur propension à se laisser annexer par les dispositifs existants.
Ces instruments sont aisément investis par des forces politico-sociales qui leur correspondent, et qui se les subordonnent inexorablement. L’atmosphère obsédante du divertissement mécanique en est devenu le milieu nourricier. Il est d’autant plus accablant de constater qu’il n’existe plus guère de rassemblement de protestation ou de manifestation sur la voie publique qui ne passe par un alibi “musical” (sous forme de concerts, de “sonos”, etc.).
Les anciennes positions politiques peuvent bien tenter de survivre formellement comme label, elles s’érodent et s’évaporent depuis une cinquantaine d’années dans un mimétisme perceptible à quiconque ne se tient pas dans le réseau des connivences héritées [1]. L’hostilité droite-gauche, par exemple, héritage dans un pays comme la France de sa révolution de 1789 et d’antagonismes qui ont défini les clivages pendant plus de cent cinquante ans, subit l’obsolescence qu’avait connue l’opposition entre Guelfes et Gibelins régnant dans les villes italiennes entre le XIe et le XVe siècle, ou celle qui fit s’affronter Catholiques et Protestants du XVIe au XVIIIe siècle. Une usure en profondeur fait s’évaporer inexorablement les étiquettes surannées.
Une institution centrale qui a confisqué le label de la “démocratie”
Le relief des antagonismes affichés, joués, simulés, mis en scène, etc., recouvre une solidarité de fait, dont on ne perçoit le plus souvent que les effets et non le principe. L’immense accumulation de révélations au travers d’anecdotes répétitives ou de liens personnels dignes du “théâtre de boulevard” français, laisse deviner la profondeur des imbrications au jour le jour qui unissent strates politiques et bandes journalistiques. Cette consanguinité de plus en plus avérée n’est pas marginale puisque ces milieux ont constitué une sphère où ils partagent des informations dont ils ne parlent jamais publiquement, mais qui est décisive pour déterminer leurs choix et lancer nombre d’opérations d’intoxication ou de propagande préventives.
Ce milieu partage toujours plus des positions qui le démarquent nettement des populations :
— 95% de ceux qui monopolisent la “parole publique” [2], pour autant qu’on puisse en juger, étaient favorables au traité constitutionnel de 2005, qui s’est avéré minoritaire lors du référendum censé servir de simple moment d’enregistrement.
— la situation vis-à-vis du nucléaire français est du même ordre, et se décèle jusqu’au niveau de la strate des élus locaux, massivement pro-nucléaires, en regard d’une population extrêmement partagée [3].
— tout récemment, le même type d’écart s’est révélé à propos du mariage homosexuel, qui fait presque l’unanimité chez les journalistes et les irresponsables politiques, alors qu’il divise la population.
— enfin, la question musulmane, régulièrement conjurée par les discours officiels alors qu’elle fait peser une censure qui envahit tous les secteurs de la vie sociale, est devenue l’une des préoccupations majeures de ce qui reste du pays réel, au point que cette conscience est devenue hégémonique bien au-delà des couches populaires [4]. La liste exhaustive de ces domaines de divergence serait considérable.
Ce fossé délimite un milieu dont l’activité est identifiable. Le symptôme est constant : le “débat public” est restreint à ce que ce milieu médiatico-politique juge bon de “mettre en discussion”, au travers d’une multiplicité de techniques toujours plus stupéfiantes (la rhétorique du choc est le langage même de cette fonction para-sacerdotale). Cette corporation s’est arrogé le pouvoir de donner ou retirer la parole et l’on voit désormais des gens se trouver disqualifiés, voire poursuivis, non pour ce qu’ils auraient dit mais pour ce que les journalistes en reproduisent, quitte à falsifier les citations, que ce soit par escamotage du contexte, par coupure, par omission ou par modification directe des termes incriminés (il semble même que de plus en plus, il s’agisse d’incompétence illettriste pure et simple : là aussi, “le niveau baisse”, dramatiquement). Lorsque cette falsification est trop grossière, l’opération échoue devant les cours de Justice, pourtant très complaisantes pour ce genre d’accusations [5], mais cet échec intervient bien tard, tandis que le résultat recherché est atteint dans les heures qui suivent l’opération de falsification, et jamais abrogé. La calomnie et la diffamation se sont industrialisées.
Ce milieu qui n’a que le mot de “démocratie” à la bouche considère qu’il détient l’expertise de l’expression admise. Ce faisant, il confirme jour après jour qu’il a tout simplement confisqué le label de la “démocratie”, dont il revendique le monopole de fait. Comme l’écrivait un journaliste allemand, le nombre de personnes autorisées dans son pays à émettre de véritables opinions est infime [6]. Encore faudrait-il nuancer en remarquant que ces “élus”, qui sont les véritables Grands Électeurs du régime politique, sont trop habiles pour tenir à une “opinion” personnelle. Cette flexibilité est caractéristique du journalisme. Ils savent évidemment repérer ce qu’il faut défendre au fur et à mesure des contingences, afin de conserver leur position dans ce milieu. D’une certaine façon ils rendent compte. Il ne peut s’agir d’un contrôle “bureaucratique” classique : les logiques de mimétisme intense et de grégarisme prévalent au sein de réseaux d’intérêt et d’influence. Cet engrenage constitue le moteur organique de l’évaporation des oppositions politiques traditionnelles.
Le complexe socio-politique qui monopolise aujourd’hui l’expression publique dans la plupart des pays occidentaux constitue l’institution centrale du théâtre politique qu’elle s’efforce de réduire à son propre périmètre. Ce complexe a pour fonction de mettre en scène les faits accomplis, et cette mise en scène s’appelle “consensus”.
Antidotes au mensonge industrialisé
Il est tentant d’accabler les journalistes pour leur double jeu permanent vis-à-vis de la population et de la vérité, comme les politiciens pour leur prodigieuse capacité à déverser d’imperturbables discours vides et interchangeables, mais l’effet d’une telle dénonciation est de peu de portée. Au dix-neuvième siècle, alors que la presse de masse n’était que balbutiante, Balzac remarquait que “le papier supporte tout”. Il en va de même aujourd’hui, avec les supports démultipliés utilisés par l’immense appareil de ce bruit industrialisé. Les rares dissidents pigistes qui pourraient être suffoqués par tel ou tel coup de force contre le bon sens ou la vérité n’ont pas plus d’avenir que les membres de partis qui osent manifester leur divergence avec l’appareil qui les fait et les nourrit.
Ce n’est pas en s’indignant des pratiques de cette sphère, mais en décrivant son contrôle interne implicite qu’il faut s’opposer à gens : un journaliste n’est ainsi rien d’autre qu’un porteur de message. A la différence d’un postier, qui nous transmet des missives sans prétendre en être l’auteur ni escamoter son expéditeur, le journaliste a sa fierté et se prétend “auteur” en affectant de reprendre à son compte ce qu’il récite et en se gardant de dévoiler le véritable commanditaire du message. Comment s’étonner que le plagiat soit devenu un mode de vie pour ses figures de proue ? Le silence opiniâtre sur les commanditaires trahit la nature profondément manipulatrice de cette corporation. A chacune de leurs annonces fracassantes, il convient donc de leur opposer qu’ils ne parlent jamais en leur nom propre, qu’ils ne sont en rien des “auteurs”, mais qu’ils récitent un contenu en écho à une bouche d’ombre qui n’ose pas se présenter directement à nous, parce que cet anonymat est une condition d’efficacité incantatoire. Leur voix, leur “plume”, sont toujours mercenaires, au même titre que les publicitaires, leur modèle de plus en plus avoué. “Communication” est le nom moderne de l’action de propagande.
Généalogie de cette industrie du mensonge
La puissance et les méthodes de cette corporation furtive résultent d’un processus historique étendu. La production de mensonges n’a cessé de s’industrialiser, non seulement du point de vue technique, mais aussi sur le terrain de l’instinct, qui exige des motivations passionnées. Cette industrie du mensonge apparaît comme l’un des principaux héritages, du XXème siècle, au même titre que l’électronique, l’informatique ou encore l’industrie et l’armement nucléaires. La généalogie de ces techniques crépusculaires de la tromperie comme représentation et comme méthode renvoie à plusieurs sources profondément complémentaires : la propagande marxiste-léniniste qui s’est déployée triomphalement jusqu’au milieu des années 1950, renforcée de l’inventivité et du cynisme national-socialiste, qui fut l’élève et le rival sinistrement doué de la première, et les méthodes de la publicité américaine inventées dès les années 1920 et toujours perfectionnées depuis. Comment s’étonner que les leurres modernes renvoient tous à l’impensé fondateur de la “démocratie médiatique” (l’oxymore est le style de cette imposture) : la belligérance complice de ces deux totalitarismes, ouvertement alliés en 1939, a déterminé le relief de la réalité politique d’après 1945 [7].
La manière dont la langue est régulièrement malmenée est la trace de ces forfaits routiniers. En incluant la propagande de guerre durant la Première Guerre mondiale, il apparaît que la dévastation du paysage du sens est en cours depuis un siècle et qu’elle a franchi un seuil irréversible depuis longtemps. Comment la trame du langage pourrait-elle demeurer indemne [8] ? La diction des journalistes “sportifs”, si parfaitement entraînés à la récitation entraînante sur le vide et l’insignifiance, est devenue comme la norme du ton d’assurance en soi où les néologismes le disputent aux barbarismes, dans un cadre syntaxique en ruine [9]
Comment qualifier cette institution nouvelle ?
La difficulté tient au fond à la manière de désigner cette nouvelle institution qui englobe tout à la fois institutions politiques “anti-représentatives” (filtrées par un grand nombre de techniques oligarchiques de plus en plus raffinées), et l’immense appareil de la parole automatique des radios et télévisions, dotée de capacités de répétition illimitées [10], [11].
Il est remarquable qu’on ait osé parler de “coup d’État” lorsque la chaîne grecque publique, ERT, notoirement enkystée dans son népotisme inébranlable, a été déclarée fermée pour inventaire et restructuration (le 12 juin 2013). La ministre française de la Culture a aussitôt assumé à distance son rôle de protectrice platonique, mais vigilante et maternante, de toute l’industrie du divertissement qui fournit l’ambiance nourricière du dispositif médiatico-politique, et qui se résume à la liquidation des défenses immunitaires contre les contradictions logiques. En se considérant explicitement comme un rouage majeur de l’État contemporain, les journalistes et toute la faune associée ont exprimé leur exigence d’une exception d’immunité.
Cette revendication est un reflet de la concentration de moyens matériels, dont l’omniprésence a fait migrer le centre de gravité depuis les appareils politiques vers les discrets contrôleurs des médias. En France, dénoncer un parti “UMPS” comme le proclament certains populistes attachés à construire un appareil politique concurrent, est très indigent. Depuis une vingtaine d’années, par exemple, ce sont les journalistes qui sélectionnent les porte -paroles “présentables” des associations ou des partis. Pour toutes ces raisons, il faut en première approximation parler de complexe “médiatico-politique” plutôt que “politico-médiatique”.
Pourtant, cette remarque ne suffit pas à décrire la puissance de cette entité. Comme diverses situations historiques récentes l’ont rappelé, ce complexe présente une capacité de résistance remarquable aux tempêtes qui auraient dû l’ébranler (cf l’Italie et ses scandales de corruption jamais éradiqués ; ou encore l’échec du référendum constitutionnel en 2005 en France, suivi d’un “traité” foncièrement semblable à celui qui avait été repoussé, adopté par des instances escamotant le suffrage universel officiellement si valorisé). Il est à peine nécessaire de mentionner les fables sur le contrôle de la finance, annoncées depuis cinq ans et aussitôt oubliées. Cette capacité de “résilience”, comme les supplétifs psychologues aiment tant à dire désormais, traduit une souplesse adaptative exceptionnelle. L’agilité dans le mensonge, se double d’un esprit organisationnel et d’une habileté collective qu’il est très difficile de caractériser autrement que comme la trace d’une structuration unitaire d’un nouveau genre.
Il s’agit d’une organisation dépourvue de statuts (ce n’est pas une “nomenklatura” avec liste explicite de préséances et de privilèges), où les relations obscures et ambiguës, à l’encontre de la thématique officielle de la “transparence”, s’ajustent constamment selon des stratégies particulièrement tenaces, qui permettent de faire bloc en toute circonstance cruciale. Cette “organisation” d’apparence mollusque n’obtient pas toujours ce que ses inspirateurs souhaiteraient, mais elle survit à tout, prête à repartir de l’avant vers ses objectifs [12]. A la manière de la bureaucratie soviétique, ses buts sont si irréels, si mortifères, si myopes, qu’elle rencontrera sans doute plus de mécomptes et d’échecs à la suite des conséquences de ses victoires immédiates cumulées que des résistances ouvertes qu’elle suscite et “traite” par des logiques de bombardement juridique éprouvées.
Bref, le terme de “pieuvre” s’impose à l’esprit, tant ces mœurs évoquent un mode de connivences profondément ancrées dans des liens sociaux et dont l’importance semble fonction de leur caractère furtif. Les mafias, ces rejetons de la structure sociale de l’Italie du sud, si profondément marquée par le clientélisme très Ancien Régime du Royaume de Naples, reflètent divers fonctionnements récents de couches dirigeantes, bien plus puissantes. Mais la mafia n’est pas tant l’inspiratrice du régime oligarchique, qu’une version en abyme, étriquée, plus simple à décrire, de la logique déployée au centre du pouvoir contemporain.
L’Occident, cette civilisation qui n’aurait plus le droit de revendiquer la moindre valeur qui lui soit propre, n’est-il plus que le berceau honteux de l’idée morte de démocratie ? On ne peut faire vivre ses valeurs qu’en les revitalisant précisément à l’encontre de la logique de la Pieuvre, qui doit être identifiée comme le foyer de la destruction de nos sociétés.
Les tentatives de résistance à grande échelle
Deux processus récents et inédits que les médias et les partis politiques traitent avec une discrétion immense, à la mesure de leur préoccupation silencieuse, ont valeur de révélateurs :
— le surgissement à travers internet d’une mobilisation anti -partis politiques, anti-medias et anti-mafia depuis un an en Bulgarie (on y dénonce explicitement aujourd’hui “l’oligarchie” et ses valets politiques et médiatiques)
— l’effet de l’opération “Cinque Stelle” en Italie qui, en se passant totalement des médias et des partis politiques a créé la première force politique formelle du pays (réunissant environ 25 % des voix), simplement à partir d’interventions sur internet et des meetings de rue.
La Pieuvre médiatico-politique s’efforce d’escamoter le plus possible ces deux situations (celle de Bulgarie est presque totalement occultée tandis que celle d’Italie est oubliée aussitôt mentionnée, sauf quand elle vient se rappeler au mauvais souvenir des “marchés”). Certaines apartés furtives de journalistes décontenancés trahissent leur inquiétude profonde : ils pressentent que ces réactions collectives sont le signe qu’un seuil de consistance et de visibilité a été franchi par la Pieuvre médiatico-politique, et que ses méthodes et ses faux-semblants sont désormais à découvert.
Ces deux événements imprévus sont précurseurs de développements. Après le mouvement des places en Grèce (en 2011), les situations italienne et bulgare expriment une tentative nouvelle de contournement des forces médiatico-politiques qui verrouillent l’expression publique et les moyens de pouvoir. Leur difficulté n’a pas été d’apparaître, mais de créer quelque chose de durable après leur surgissement rapide. C’est d’ailleurs sur leur épuisement spontané que comptent les divers segments oligarchiques, qui savent à quel point les appareils étatiques, politiques et syndicaux du XXème siècle se sont toujours montrés, à la longue, plus tenaces que leur base.
Les événements d’Italie et de Bulgarie illustrent en tout cas l’effet déflagrant du choix consistant à ne plus concurrencer de façon mimétique ni les partis politiques ni les médias, mais à les court-circuiter sans hésitation. Cette voie permet de contourner la confiscation des ombres de “démocratie” dévoyée qui pouvaient subsister et qui ne servaient qu’à enliser les tentatives de sursaut. De fait, l’évidence du caractère “anti-représentatif” de la Pieuvre médiatico-politique se répand un peu partout en Europe, même si l’incidence de la contestation demeure tâtonnante.
Portée de cette dissidence d’un nouveau genre
Pour saisir l’importance de l’enjeu, il suffit de rappeler que nous n’en sommes qu’au début de la crise institutionnelle dont est grosse l’immense crise économico-politique en cours. Cet ébranlement institutionnel ne peut être retardé que par une cécité induite, une espèce d’obligation “morale” à ne pas penser. La prédominance et la diffusion de l’aveuglement construit et soigneusement cultivé devient la principale activité des détachements politico-culturels de l’oligarchie, mais leur arme de dissuasion massive, la manie consistant à qualifier d’ “extrême-droite” tout ce qui peut les bousculer, voit son efficacité diminuer de jour en jour. Cet anti-fascisme onirique ne cesse d’invoquer son “double maléfique”, afin de conserver un semblant de consistance. Là encore, on voit à quel point cette Pieuvre a retenu la leçon du totalitarisme bolchévique.
Les limites des mouvements bulgare et italien tiennent à leur attente de plus en plus irréaliste d’une solution de passage ou de retour à une société de consommation dynamique. Se déprendre de ces illusions est d’autant plus difficile que cette société a réussi à dé -former la plupart des individus sur un modèle d’avidité permanente. C’est aussi en cela que l’ancien mouvement ouvrier est mort : il impliquait à la fois autolimitation et sens de responsabilité, deux caractéristiques qui déchaînent un réflexe de haine chez l’ “individu moderne” imbibé de télévision. Toute l’ambiance de l’industrie du divertissement, qui inclut la publicité au premier chef, a pris la place fonctionnelle de l’aliénation religieuse qui imprégnait les sociétés pré-modernes.
Mais cette société de consommation, qui reposait sur la “croissance” matérielle et industrielle indéfinie, ne peut plus maintenir l’illusion. Elle est entrée dans une espèce de stase depuis 2007-2008, sauf pour les couches supérieures de la société, bien déterminées à voir leurs profits, leurs revenus et leurs avantages augmenter toujours. Qu’elles y soient parvenues depuis six ans, en pleine crise, représente déjà une nouveauté historique indiscutable. Elles étaient jusque-là tendanciellement parasitaires, elles le deviennent immédiatement. Les mêmes qui hurlent aux mesures “confiscatoires” à la moindre éventualité de limitation de leurs revenus considèrent qu’une diminution drastique des revenus pour les plus pauvres n’a rien de “confiscatoire”, puisque le “destin” de celles-ci serait de converger avec la situation faite aux pauvres de pays lointains, comme la Chine, ou plus proches, comme la Roumanie. Même si cet objectif stratégique ultime n’est jamais exposé ouvertement, les couches oligarchiques et leurs supplétifs de la Pieuvre considèrent, par leurs sous-entendus additionnés, que la tiers-mondisation est la seule issue pour les sociétés occidentales [13]. Cette perspective se manifeste au creux des connivences généralisées que cristallise la Pieuvre, en proportion de l’écho différentiel accordé à telle ou telle “indignation” calibrée par de joyeux publicitaires.
Avec la disparition de la solution à “somme positive”, d’une croissance économique indéfinie, où presque tout le monde pouvait espérer quelque gain, même inégal, les logiques d’“égoïsme sacré” ne peuvent que se multiplier, par corporation, par strate, par communauté ou par nation. Les couches oligarchiques sont déjà passées en silence à ce stade de réalisme cru, comme le psychodrame monotone des déserteurs fiscaux le confirme semaine après semaine. Il en va de même avec les détachements de l’infra-classe, qui alimentent la rubrique des faits divers à la manière d’un tsunami en pleine expansion, derrière le rideau du brouillard médiatique.
Si les sociétés occidentales doivent globalement s’appauvrir à court terme, une diminution différentielle des “richesses”, c’est-à-dire un appauvrissement accru pour les couches inférieures situées à l’écart de l’infraclasse, serait une consolation minimale pour les secteurs dominants. Le plus important pour eux, c’est que la distance sociale s’étende toujours. La mystique de l’inégalité croissante a ses exigences dont on ne mesure pas encore les effets. L’attrition ne peut que devenir l’enjeu masqué des divers antagonismes. Dans la période qui s’est ouverte, ce n’est plus sur la question du partage des “fruits de la croissance” que vont s’ancrer les antagonismes les plus profonds, mais sur l’imputation différentielle de cette attrition.
Face à la Pieuvre
L’institution centrale que constitue la Pieuvre a son sens en aval du cours historique et non en amont. Cette espèce de “firme” unique d’un nouveau genre ressemble beaucoup aux cabales et aux cliques de l’Ancien régime, mais aussi par certains côtés à la “Société du Deux Décembre”, où confluaient le sommet et les bas-fonds de la société, et qui a produit le deuxième régime bonapartiste en France [14]. Il est sûr que cette coterie considérable ne peut échapper à l’immense maelström social-historique en gestation, mais personne ne peut dire si cette pieuvre sortira disloquée des surprises historiques qui approchent ou si, au contraire, elle transformera le chaos désagrégateur en sol nourricier pour ses intérêts, ce qui lui assurerait l’immunité la plus totale, et reviendrait sans doute à passer à un type de régime politique entièrement nouveau. Le comportement des oligarchies vise clairement une sortie de l’Occident, ce qui est tout à fait nouveau dans l’histoire de la civilisation occidentale qui a pu vivre avec tant de régimes oligarchiques au fil des siècles [15].
La désagrégation de la Pieuvre médiatico-politique serait le signe d’une crise de régime majeure. Il ne peut être mauvais d’y contribuer modestement. La méthode consiste à appliquer la technique du folklore “anti-vampire” : mettre en lumière leurs menées et leurs mensonges, qui ne peuvent y résister. Mais un tel processus d’érosion peut être long, car cette pieuvre n’a strictement aucun sens du ridicule, aucun “amour-propre”. La décence et le principe de non-contradiction lui sont parfaitement étrangers. Ayant appris à produire toujours plus de leurres et de mensonges, elle a toutes les raisons de faire fond sur cette production de masse qui a fait ses preuves.
Les contradictions qu’elle pourra le moins maîtriser sont celles qui résulteront de ses “victoires” tactiques accumulées, produisant par inertie une désagrégation incontrôlable. La perspective n’a rien d’enthousiasmant, comme le montre la situation dans les banlieues, où un nombre croissant d’enclaves hors république se sont cristallisées et prospèrent désormais à leur façon : comme tout le monde le sait, même s’il ne faut pas le dire, là où meurt le droit, la république disparaît. Marseille peut être considérée comme la première grande ville “française” où ces enclaves tendent à se coaguler et à tout envahir [16]. La production capillaire de proto-États encore minuscules est en cours, au sein d’un tissu social désagrégé.
L’exigence d’un véritable “multiculturalisme” permettant toutes les exceptions arbitraires et la cristallisation plus ou moins formelle de statuts juridiques différenciés (donc tôt ou tard hiérarchisés) trouve son point d’application dans l’entreprise de démantèlement préventif de l’ancienne société régulée [17].
La simple revendication d’une république une et indivisible, tenue encore pour acquise il y a quelques décennies seulement, devient blasphématoire pour la Pieuvre [18]
Paris, le 27 septembre 2013
Commentaires